Jean-Baptiste DESPAX, peintre de l’école toulousaine du XVIIIe siècle

Le joyau de la conservation des oeuvres de Jean-Baptiste DESPAX est sans conteste la Chapelle des Carmélites, rue de Périgord à Toulouse, et, au nombre d’oeuvres, l’église Saint-Exupère. Aux côtés de Cintegabelle, Grenade, Muret et le Fauga, Deyme peut s’enorgueillir de posséder cinq oeuvres de l’artiste, dues sans doute à la générosité d’un donateur. Dans l’Ancien Régime, les grandes familles possédaient une chapelle qu’elles entretenaient, tout en participant aux réparations et à l’embellissement de l’église, où leur était réservé le droit d’inhumer leurs membres. Offrir un toile de maître était parmi les dons des nobles et notables et Jean-Baptiste DESPAX était, vers 1760, le grand peintre religieux recherché.

Né le 17 juin 1710, sur le territoire de la paroisse Saint-Nicolas, quartier Saint-Cyprien à Toulouse, Jean-Baptiste DESPAX (4) est le second fils de Jean-Baptiste DESPAX, commerçant, et de Marguerite LAPEYRE (5). Devant les prédispositions de l’enfant pour le dessin, le père abandonne son intention de le voir un jour lui succéder pour le conduire dans l’atelier d’Antoine RIVALZ (6), peintre des Capitouls, créateur en 1726 de la Société des Arts où ses aînés sont Guillaume CAMMAS (7) et Pierre SUBLEYRAS (8).

Dans ses débuts, il est chargé de peindre en 1729 les décorations du feu d’artifice tiré sur la Garonne à l’occasion de la naissance du dauphin. Sa rétribution s’élève à 51 livres pour dix-sept journées. Devenu collaborateur de RIVALZ, il signe L’Adoration des Mages pour l’église de la Dalbade et quatre panneaux pour le chœur de l’église des Augustins, dont La mort de Sainte Monique.

Sollicité par Marie-Louise de la Miséricorde (9) en 1737 pour achever la décoration de la chapelle des Carmélites, entreprise par RIVALZ disparu en 1735, il se prépare à cette œuvre considérable en prenant conseil auprès de RESTOUT (10) à Paris (de 1741 à 1745), faute de n’avoir pu bénéficier des leçons de JOUVENET qu’il admirait (11). Dans l’atelier de ce dernier, il exécute La nativité et L’adoration des Mages (où l’on retrouve l’empreinte vigoureuse et le serré de RESTOUT), destinées au sanctuaire de la chapelle des Carmélites. Impressionné par son sens de la composition et son talent de dessinateur Carle Van LOO (12) le présente à la Société des Arts qui tente en vain de le retenir  à Paris. Mais la nostalgie du pays de cocagne l’éloigne à jamais de la capitale et, dès son retour, il orne les voûtes carmélites en quart de cercle des prophètes et des figures du Christ et poursuit avec la sublime Apothéose de Sainte Thérèse. Sur les murs, les principaux épisodes de la vie d’Élie et de la vie d’Élisée se lisent sur des toiles de différentes dimensions peintes à l’huile. L’ensemble assure sa renommée. “Cet immense travail”, écrit J.L. LAGARDE, est exécuté “avec la verve, l’adroite facture, l’entente des ordonnances mouvementées, la couleur chaude parfois, mais le plus souvent argentine et nacrée. Pour Pierre LESPINASSE : “Sa palette est, en gros celle de Nattier (13). Les chairs sont rose pâle ou rouge éteint; Les draperies d’un bleu passé abondent, le gris argenté de fonds harmonise fort bien les ensembles conçus dans des gammes d’une intensité uniforme”. Après ce travail, achevé en 1752, le laborieux artiste se voit sollicité par nombre de paroisses, de communautés du Languedoc et par des particuliers. “L’abondante production qu’il doit alors fournir est souvent trop rapide, remarque LAHONDÈS, et note que le maître demande à quelques uns de ses élèves de prendre part à l’exécution de son travail, tel dans “Élysée dirigeant l’école des prophètes” (inspiré du Saint Romuald d’Andréa SACCHI).

Le 16 novembre 1751 il avait épousé Louise RIVALZ, fille de son maître, en l’église Notre-Dame du Taur. Étaient témoins les beaux-frères de Louise, Gérôme FALGUIÈRE (né en 1716), époux d’Edmonde RIVALZ, le chevalier Jean-Pierre RIVALZ (1718-1785) (14), peintre, et son cousin Bartolomé RIVALZ (né en 1724), auteur de l’estampe Communion de la Madeleine.

Les travaux de son atelier s’étendaient aux librairies et boutiques de graveurs. D’après ces dessins seront faits les portraits de GODOLIN et du révérend père P. J. CAYRON. Des techniques conservées on peut admirer Le Sacrifice de Noë (sanguine), La Sainte Famille avec saint Jean-Baptiste (plume, lavis), Saint Grégoire le grand (sépia), Saint François guérissant un aveugle (plume, lavis encre de chine). La maîtrise de l’architecture et de la perspective se révèlent dans des scènes bibliques au décor antique sévère :La présentation de Jésus au temple (Basilique Saint Sernin), quelquefois seulement suggérée: La résurrection de Lazare (église Sainte Marie Madeleine de Deyme). Pour cette dernière, deux sources ont réglé la composition. La scène de premier plan, Jésus, Marie Madeleine, Lazare et le jeune homme détachant les liens, s’inspire de « La résurrection de Lazare » de Giovanni Francisco BARBIERI dit Le Guerchin (1591-1666), dont la toile peinte en 1619 se trouve au Musée du Louvre. Il reprend également un sépulcre appareillé à l’identique, mais son ciel est voulu sans tourmente. A l’opposé du peintre italien baroque, les couleurs du lumineux drapé du Christ, sa posture et sa tête nimbée sont, en hommage, la copie de l’oeuvre de Jean-Baptiste JOUVENET portant le même titre, peinte en 1706 et conservée également au Musée du Louvre. La scène, empreinte de sobriété et d’intimité, concentre les regard sur les personnages essentiels, laissant la foule au texte de l’Évangile selon Saint Jean. Dans les deux cas, les images-sources sont inversées (Peint en 1759, le tableau a été facturé 125 livres).

L’élégance du trait, l’aisance de son pinceau, les effets d’une grande puissance dramatique et la vérité d’expression animent son œuvre. A ce titre, les dessus de porte destinés à la salle à manger du château de Merville, en collaboration avec Pierre RIVALZ, sont particulièrement remarquables. De cette allégorie des saisons, L’hiver est de Pierre RIVALZ. DESPAX est l’auteur des autres saisons: L’Automne, autrement titrée Henri-Auguste de CHALVET et son fils, où le sénéchal de Toulouse, amateur d’art et mécène pose en chasseur auprès de Joseph; Le Printemps: André-Antoine, fils aîné, et son cadet Jean-Baptiste capturent des oiseaux; L’Été: Élisabeth JOUGLA de PARAZA, l’épouse, est représentée en Cérès et son jeune fils Henri-Marie en Amour tenant une faucille.

Malgré son intention d’entraver l’érection de la Société des Beaux-Arts en Académie Royale, il en assume la direction en 1757 (15). Parmi ses élèves, Joseph ROQUES (16)  l’auteur des panneaux de Notre-Dame de le Daurade, et Jean-François FAURÉ  (17) celui du Triomphe de saint Blaise, retable du maître-autel de l’église saint Roch et saint Blaise de Seysses.

En décembre 1765, il suspend son labeur harassant et décide de partir à la découverte des chefs-d’oeuvres des maîtres italiens, mais tombe malade à Aix-en-Provence  et fait demi-tour, déçu de n’avoir pu, à cette occasion, rendre visite à son frère, abbé et économe de l’hôpital Saint Louis de Rome.    

Titularisé dans la chaire de modèle vivant-peinture en 1769, il s’éteint le 3 novembre 1773 sur la paroisse Saint Pierre des Cuisines. Son corps rejoint la sépulture familiale, dans l’église  saint Nicolas, quartier saint Cyprien où il avait vu le jour. L’un de ses élèves, François BERTRAND, assiste aux obsèques. 

Son épouse, décédée sur la paroisse Saint Pierre en juin 1774, est inhumée de même.

Considéré comme un bienfaiteur de leur confrérie, les Pénitents Gris s’acquittent le 17 novembre de la somme d’une livre pour le service funèbre qu’ils ont fait célébrer pour le repos de son âme.

En résumé, écrit LAGARDE, Despax donna tout ce que pouvait donner un artiste exceptionnellement doué qui vécut dans la gehenne d’un labeur excessif. Très représentatif de son époque, il s’éléva au niveau de bien des peintres plus connus que lui. »

Cinq oeuvres à Deyme

La résurrection de Lazare (Détail)

Au-dessus du lambris de 1,80 m de hauteur qui habille le pourtour, sont suspendues quatre toiles du peintre toulousain Jean-Baptiste DESPAX. A leur sujet, l’Inspecteur des Monuments Historiques, Alfred Perrault-Dabot, s’adressait ainsi le 16 novembre 1905 au curé de Deyme: “Monsieur le curé, le Bulletin de la Société Archéologique du Midi signale que votre église possède 4 tableaux de Despax, signés et datés de 1759 à 1760… Un 5ème tableau…”.

Le Christ au jardin des oliviers

Le 9 novembre de l’année suivante, par un arrêté signé Briand, ministre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts, les cinq tableaux, La résurrection de Lazare (2,00 m x 2,80 m), La première tentation du Christ au désert (2,00 m x 2,80 m; porte en bas à droite la mention “L’homme ne vit pas que du pain, il vit de la parole de Dieu”), L’agonie du Christ au Jardin des Oliviers (2,10 m x 2,80 m), Madeleine pénitente (2,10 m x 2,80 m), Le baptême de l’eunuque de la reine Candace, sont classés à titre définitif monuments historiques le 9 novembre 1906.

La tentation au désert

La tentation au désert

Les quatre toiles, restaurées en 1960 et en 1995, figurent La tentation au désert, La résurrection de Lazare, La Madeleine pénitente et Le Christ au jardin des Oliviers. À l’origine, deux toiles seulement, La résurrection de Lazare et La Madeleine pénitente, ajoutaient à la gloire de Sainte Madeleine diversement représentée dans le choeur, d’une part sur le retable (Le dîner chez Simon et La descente de Croix), d’autre sur le médaillon de l’arc doubleau face aux fidèles. Lors de l’ouverture des chapelles et des fonds baptismaux (XIXème s.) entre les contreforts, les trois autres toiles ont perdu leur emplacement sur le mur sud de la nef. La tentation au désert et Le Christ au jardin des Oliviers ont trouvé place dans le choeur au dessus des portes des sacristies en pratiquant une découpe par le bas et, ce détail mis à part, valorisent le choeur par leur unité. 

Madeleine pénitente

Déposé dans une réserve depuis près de six décennies, Le baptême de l’eunuque de la reine Candace, depuis sa restauration en 2002 par l’Atelier Bellin, peut être admiré suspendu dans la chapelle Saint Joseph. Daté 1772.

Le baptême de l’eunuque de la reine Candace par Saint Philippe

La présence des Carmélites dans la vie Deymoise n’est pas étrangère à la présence de ces oeuvres dont une sixième disparue,  » La vie de Saint Vincent de Paul » est signalée par R. MESURET. Les moniales de Toulouse, propriétaires de biens fonciers dans la plaine de part et d’autre de la nationale 113 dénombrent en 1645 « Premièrement d’une maison en solier capelle estables et autres édifices sol jardin pastene et terre tou(…) joignant appelé à las Condomines confronte daulta la rue Naurouze le ruisseau au millieu midi le grand chemin français… Plus trois arpents une pugnerée deux boissels et demi à Montboye…  » et autres terres à Las Tapies, à la Resclauze, à las Planes et à la Grand Rivière. RIVALZ peintre de la congrégation est relayé par DESPAX son élève. Il n’est donc pas étonnant que le décor de Sainte Madeleine en soit illustré, soit résultat de commandes de bienfaiteurs ou-bien venu d’un autre lieu. Un courrier du curé à la Société Archéologique du Midi en 1888, fait état de deux factures de 125 livres et d’une autre de 120 livres à son adresse pour trois tableaux peints en 1720 et 1721.

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1. R. MESURET, Toulouse métropôle de l’Occitanie cité par J. GIRONCE

2. Compoix de 1645 Archives municipales de Deyme

3. Jacques GIRONCE, Deyme in Le canton de Montgiscard ; Eglises et chapelles de la Haute-Garonne

4. Baptisé à l’église Saint Nicolas le 19 juin 1710, il eut pour parain Jean-Baptiste de FLEYRE et pour marraine la soeur de ce dernier, Jeanne de FLEYRE

5. Marguerite LAPEYRE d’après LAGARDE, Marguerite LASEYBE d’après LESPINASSE

6. Antoine RIVALZ (1667-1735): Formé dans l’atelier de son père Jean-Pierre RIVALZ, architecte et peintre de l’hôtel de ville, par le sculpteur Marc ARCIS et le dessinateur Raymond LAFAGE, Antoine RIVALZ étudie les maîtres italiens de l’art baroque et les classiques dont il s’inspire pour créér un style qu’il transmettra à ses élèves dont J.B. DESPAX. Après Paris (1685-1687) et Rome (à partir de 1687 et pendant plus de 10 ans et où il fut l’élève de Carlo MARATTI), il rentre à Toulouse, devient peintre des Capitouls et fonde la Société des Arts, première école de dessin transformée en 1750 en Académie royale de peinture, sculpture et dessin par lettre patente de Louis XV.

7. Guillaume CAMMAS (1698-1777) – Élève d’Antoine RIVALZ. Peintre et architecte à qui l’on doit la façade du Capitole (Hôtel de ville de Toulouse). Prit une part active dans la création de l’Académie royale de peinture.

8. Pierre SUBLEYRAS (1699-1749) – Élève d’Antoine RIVALZ. Se rend à Paris en 1726. Prix de Rome 1727. Pensionnaire de l’Académie de France à Rome en 1728, il ne quittera plus la Ville éternelle jusqu’à sa mort. Portraitiste, peintre d’histoire et des principaux ordres religieux, protégé de Benoît XIV, il fut considéré comme le chef de file de l’école romaine. 

9. Marie-Louise de la Miséricorde: Marie-Louise de MONTPAYROUX.

10. RESTOUT Jean –  Jean II RESTOUT ou Jean RESTOUT le jeune (1692-1768),

11JOUVENET Jean (1644-1717) – Jean-Baptiste JOUVENET dit le grand, chef de file de la peinture religieuse en France à la fin du XVIIème siècle et au début du XVIIIème.

12. VAN LOO Charles André dit Carle (15 févier 1705- 15 juillet 1765) – Peintre le plus connu de la famille VAN LOO, Carle, fait partie de la “génération 1700” qui regroupe NATOIRE, BOUCHER et TRÉMOLIÈRES. Il devient le Premier peintre du Roi en 1762.

13. NATTIER Jean-Marc (1685-1766) – Fils de Marc NATTIER, portraitiste, et de Marie COURTOIS, miniaturiste, remporte le premier prix de dessin de l’Académie des Arts, se rend plus tard à Amsterdam puis en Russie où il fait le portrait de l’impératrice Catherine.  

14. Jean-Pierre RIVALZ dit Pierre, dit le chevalier RIVALZ – Fils d’Antoine RIVALZ et de Louise RIVALZ sa cousine germaine, seul des six enfants du couple à choisir une carrière artistique.

15. Relations difficiles que celle de Despax avec la Société des Arts qui le nomme artiste associé en 1746 en qualité de membre du jury pour la notation des concours, poste dont il est exclu le 11 juin de la dite année, le motif restant inconnu, et le nomme membre de 4ème classe le 13 janvier 1751, chargé de cours pour le mois de décembre.

16. Joseph ROQUES (1757-1847) – Auteur également de la restauration de la voûte de la chapelle des Carmélites en 1817.

17. Jean-François FAURÉ (1750-1824) – Élève de DESPAX, il signe, outre les deux tableaux de la chapelle des Carmélites, une Adoration des bergers dans la cathédrale de Mirepoix et une Assomption de la Vierge à Notre-Dame de Vicdessos, toutes quatre copies de DESPAX.

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